Atom Hearth Mother
- Frédéric Mathevet

- il y a 4 heures
- 9 min de lecture

Portrait atomisé des territoires nucléaires ?
Atom Hearth Mother commence par une lettre ajoutée. Une lettre presque rien. Un h, glissé dans le titre d’un album célèbre. Atom Heart Mother devient Atom Hearth Mother. Le cœur atomique se déplace alors vers le foyer, le feu domestique, la maison, l’abri, ce lieu supposé protéger ce qui vit. Mais ce foyer est lui-même traversé par l’atome. Il devient environnemental, social, psychique (Les trois écologies de Guattari, certainement). Il devient la scène discrète où se rejouent les puissances invisibles de l’énergie, de la radioactivité, du risque, de la mémoire et de l’habitation.
Le projet est né d’un calembour, donc d’une opération sérieuse. Ajouter une lettre, déplacer un titre, remplacer une vache par une autre, faire remonter dans l’image une brume, un territoire, une inquiétude. À partir de ce geste minuscule, Atom Hearth Mother ouvre une recherche sur les anciennes mines d’uranium, les centrales nucléaires françaises, les paysages qui les bordent, les récits qui les enveloppent, les corps qui les habitent, les sols qui en gardent la trace.
Dans sa première esquisse, le projet s’ancrait sur le plateau de Millevaches. Il se déplace aujourd’hui vers un territoire plus large, ou plutôt vers un ensemble de territoires reliés par l’histoire de l’atome. Saint-Priest-la-Prugne et les Bois Noirs, la vallée du Rhône, Saint-Alban Saint-Maurice, Bugey, Cruas, Tricastin constituent de premiers points d’entrée. D’autres lieux pourront s’ajouter. Des mines fermées, des centrales en activité, des sites de stockage, des laboratoires, des villages, des rivières, des forêts, des terres agricoles, des archives, des mémoires militantes ou techniques. Il ne s’agira pas d’être exhaustif. Un site, une centrale, une ancienne mine, une voix, un sol ou une clôture peuvent parfois servir de paradigme.
Le projet ne cherchera pas à produire une œuvre à thèse. Il ne s’agira ni d’ajouter une image spectaculaire au grand répertoire visuel de la catastrophe, ni de reconduire simplement l’opposition entre fascination technologique et dénonciation militante. Il s’agira plutôt d’écouter ce qui persiste lorsque l’événement n’a plus lieu, lorsque la mine est fermée, lorsque le site est clôturé, lorsque la radioactivité ne se voit pas, lorsque le paysage semble redevenu ordinaire.

Le double album comme dispositif
Les six titres des différentes sections du morceau Atom Heart Mother seront à leur tour déplacés. À chacun d’eux sera ajoutée la lettre h, comme dans le titre général du projet. Les lettres seront ensuite recomposées sous forme d’anagrammes exactes en anglais. Chaque nouveau titre deviendra une hypothèse d’écoute, une opération de montage, une manière d’entrer dans la matière du projet.
Cinq pièces sonores constitueront la matière d’un double album vinyle. La sixième prendra la forme d’un livret-partition intégré à la pochette. Cette dernière pièce restera en partie suspendue. Elle pourra être activée par la simple lecture du livret accompagnée de l’écoute des disques, ou par un mix des vinyles associé à une performance vocale, instrumentale ou électroacoustique. Le disque ne sera donc pas seulement un support d’écoute. Il deviendra un territoire replié, un objet conceptuel, une carte sonore, une partition latente.
Les pièces seront composées à partir de matériaux collectés au cours de la recherche. Sons de paysages, circonstances météorologiques, eaux, vents, bêtes, clôtures, machines, transformateurs, abords de centrales, anciens sites miniers, conversations, entretiens, lectures, archives, laboratoires, gestes de travail. Il s’agira d’ausculter ce qui fait paysage lorsque le paysage n’est plus seulement ce qui se voit.
La radioactivité, les stériles, les poussières, les mesures, les seuils, les mémoires locales et les récits techniques y agissent comme des forces qui ne se donnent pas immédiatement à la perception, mais qui reconfigurent les manières d’habiter, de parler, de craindre, d’oublier ou de surveiller.

Écologie de la perception
La forme physique du double album permettra de rejouer l’aspect symbolique des faces d’un disque. Mais il ne s’agira plus d’opposer naïvement une face A naturelle à une face B artificielle, comme si la première appartenait au monde vivant et la seconde au monde humain, technique ou industriel. Cette opposition serait précisément le piège.
La face A ne sera pas la nature. La face B ne sera pas la culture. Le projet ne cherchera pas à reconduire cette séparation trop naturaliste entre un paysage supposé pur et les bruits humains qui viendraient le dégrader. Il cherchera au contraire à faire entendre que le paysage est déjà composé. Il est fait de sols, d’eaux, de bêtes, de gestes, de machines, de mesures, d’habitudes, de récits, de règlements, d’oublis et d’infrastructures. Il n’y a pas d’un côté le milieu et de l’autre les activités qui le parasitent. Il y a des milieux travaillés, conduits, disputés, entretenus, contaminés, réparés, recouverts, racontés.
Le double album jouera donc moins sur l’opposition entre nature et pollution que sur deux régimes d’écoute. Une face pourra accueillir ce qui se donne comme continuité apparente du paysage. Sa surface verte, ses eaux, ses forêts, ses pâtures, son calme, son image disponible. L’autre face fera remonter ce que cette surface tend à absorber ou à neutraliser. Les machines, les voix, les moteurs, les clôtures, les travaux, les signaux, les sons de maintenance, les rumeurs techniques, les marques invisibles de l’extraction ou de la production énergétique.
Ce dessus-dessous du vinyle deviendra une manière de rendre sensible le montré-caché du territoire. Non pas une profondeur romantique où se cacherait une vérité, mais une stratification de régimes perceptifs. Ce que l’on entend d’abord. Ce que l’on n’entend plus. Ce que l’on apprend à entendre. Ce que l’on refuse d’entendre. Ce qui n’a pas de son propre, mais transforme pourtant les conditions de l’écoute.
Atom Hearth Mother cherchera ainsi à construire une écologie de la perception. L’objet-disque ne sera pas le support neutre d’une composition achevée, mais un dispositif critique. Il demandera ce qui fait qu’un son est perçu comme naturel, polluant, technique, inquiétant ou domestique. Il demandera qui décide que le bruit du travail, de l’infrastructure ou de la maintenance trouble la contemplation d’un paysage, alors même qu’il en constitue l’une des conditions réelles.

Resingularisation des représentations liées au milieu
Comme souvent dans mon travail, la recherche commencera par un arpentage. Appareil photo, micros, caméra, carnet, cartes et atelier nomade permettront de parcourir les lieux, d’y relever des signes, d’y rencontrer des interlocuteur·ices, d’y chercher des punctums visuels et sonores. Ces promenades donneront lieu à des formes multiples. Prises de son, photographies, vidéos, cartes sensibles, dessins, objets ou corps sonores trouvés, partitions circonstancielles, entretiens, relevés de mesures, fragments de récits.
Il ne s’agira pas de ramener des preuves. Il s’agira de construire les conditions d’une resingularisation des représentations liées au milieu. Une ancienne mine d’uranium n’est pas seulement un ancien site industriel. Une centrale nucléaire n’est pas seulement un équipement énergétique. Un village proche d’un site contaminé n’est pas seulement un lieu exposé. Chacun de ces milieux est pris dans des récits, des attachements, des peurs, des savoirs, des conflits, des habitudes et des formes de vigilance.
Le projet devra donc croiser plusieurs types de paroles. Des scientifiques, des géologues, des spécialistes de la radioactivité, des personnes travaillant sur les mesures, la radioprotection, les déchets ou les sols. Mais aussi des habitant·es, des collectifs, des associations, des ancien·nes travailleur·ses, des personnes qui vivent près des sites, qui les surveillent, les contestent, les racontent ou simplement les côtoient. Le projet ne cherchera pas une parole unique. Il cherchera des régimes de récit, des manières de dire, des manières de taire, des manières de vivre avec.
Le son y tiendra une place centrale. Non comme illustration d’un sujet, mais comme méthode d’approche. Que peut-on entendre d’une force invisible. Que devient un paysage lorsqu’on l’écoute depuis ses machines, ses eaux, ses silences, ses seuils de mesure, ses parasites, ses récits. Que reste-t-il du pastoral lorsque la vache de pochette se tient désormais dans un territoire d’uranium. Que devient la musique lorsqu’elle ne compose plus seulement avec des notes, mais avec des sols, des demi-vies, des seuils, des voix, des poussières, des récits, des puissances et des risques.

Recyclage, dub et musique industrielle
Les notions de recyclage et de dub continueront de travailler l’ensemble du projet. Recycler ne signifiera pas simplement réemployer un matériau sonore. Il s’agira de déplacer, doubler, redoubler, transférer une forme d’un support à un autre, d’un territoire à un autre, d’un régime de perception à un autre. Le dub, entendu comme opération de reprise, de retard, d’écho, de version, de transfert et de reterritorialisation, deviendra un modèle discret de composition.
L’album de Pink Floyd sera ainsi déplacé vers d’autres territoires, d’autres vaches, d’autres foyers, d’autres puissances invisibles. Non pour en produire une citation nostalgique, mais pour en faire la matrice instable d’un portrait atomisé de nos milieux. Le projet reprendra quelque chose du disque original, mais en le contaminant par d’autres lieux, d’autres écoutes, d’autres strates historiques, d’autres enjeux énergétiques.
La musique industrielle constitue ici un contrepoint important. Elle a souvent travaillé les machines, les infrastructures, les médias, le choc, le contrôle, le bruit, l’anti-musicalité et les sociétés du risque. Elle a fait entendre que la musique pouvait ne plus être un art de l’harmonie, mais un opérateur de perturbation. Elle a déplacé l’écoute vers l’usine, la ferraille, le corps exposé, le dispositif technique, la violence des systèmes et les architectures de pouvoir.
Mais Atom Hearth Mother ne cherchera pas à reprendre simplement l’esthétique industrielle du choc, de la saturation ou de la brutalité frontale. Ce qui m’intéresse dans cet héritage tient plutôt à sa capacité à dénaturaliser l’écoute. À faire entendre que les machines, les infrastructures et les sons non musicaux ne sont pas des restes pauvres de la musique, mais des formes de monde. À rappeler qu’un son technique porte toujours avec lui des scripts sociaux, économiques, politiques et corporels.
Le projet cherchera donc peut-être une forme d’industriel faible. Non pas une musique de l’impact, mais une musique des seuils. Non pas une fascination pour la catastrophe, mais une attention aux restes, aux basses intensités, aux machines lointaines, aux sons de maintenance, aux vibrations domestiquées, aux voix prises dans les infrastructures, aux paysages trop calmes. Ce déplacement de l’industriel vers des pratiques faibles permettra d’éviter la spectacularisation du nucléaire, tout en gardant de la musique industrielle son pouvoir critique. Le nucléaire ne sera pas traité comme un thème dramatique, mais comme un ensemble de conductions. Conductions d’énergie, de matières, de récits, de peur, de confiance, d’oubli, de vigilance et de sons.
Le livret-partition
Le livret-partition sera constitué à partir des auscultations de terrain. Il pourra rassembler cartes, photographies, fragments de paroles, schémas scientifiques, relevés, dessins, textes, partitions graphiques et protocoles de jeu. Il permettra une écoute active des deux vinyles et proposera, en même temps, une activation publique de l’album.
Cette partition ne viendra pas après coup. Elle sera le lieu où les cartes, les mesures, les voix, les phénomènes physiques et les signes du territoire seront déplacés vers des gestes, des écoutes et des opérations de composition. Des notions comme fission, fusion, demi-vie, décroissance, contamination, seuil, filtrage, recouvrement, enfouissement ou remédiation pourront devenir des procédures musicales ou performatives. Non comme illustrations scientifiques, mais comme opérations poïétiques.
La sixième pièce sera donc la strate activable du projet. Elle rejouera les deux vinyles, les déplacera, les redoublera, les ouvrira à d’autres voix, d’autres gestes, d’autres lieux. Elle pourra être intime, si le livret est simplement lu pendant l’écoute. Elle pourra être publique, si elle donne lieu à une performance sonore et visuelle. Dans les deux cas, elle fera du disque un objet à activer plutôt qu’un objet seulement à consommer.
Plan provisoire des pièces
Les anagrammes sont construites à partir du titre original auquel s’ajoute une seule lettre h. Les durées déplacées restent provisoires. Elles reprennent l’idée d’un étirement du morceau initial vers le double album.
Titre original | Durée originale | Titre déplacé | Durée déplacée | Hypothèse de pièce | |
Father’s Shout | 2’49 | The Ash of Hurts | 5’15 | Pièce d’ouverture. Écoute des sols, des graviers, des poussières, des routes, des clôtures, des traces minières. Le cri du père devient cendre, dépôt, blessure sédimentée. | |
Breast Milky | 2’30 | Milky Breaths | 4’42 | Pièce pastorale inquiétée. Vaches, pâtures, souffles, eaux, cloches, insectes, étables, rumeurs de contamination. La douceur du lait et du souffle est traversée par l’hypothèse invisible de l’atome. | |
Mother Fore | 4’48 | Her Home Fort | 9’00 | Pièce de l’habiter. Intérieurs, fenêtres, portes, voix d’habitant·es, sons domestiques, gestes ordinaires, voisinages, présence distante de la mine ou de la centrale. Le foyer devient abri, fort, maison exposée. | |
Funky Dung | 5’15 | Dungy Funk H | 9’50 | Pièce basse, organique et industrielle. Boue, fumier, sols humides, eaux stagnantes, machines agricoles, fermentations, basses fréquences. Le H reste comme lettre parasite, souffle, signe chimique ou hydrogène déplacé. | |
Remergence | 5’58 | Green Re-Chem | 11’10 | Pièce de remédiation ambiguë. Végétaux, lichens, abeilles, mesures, cartes, laboratoires, protocoles, sols surveillés, eaux analysées. Le vert n’est plus le signe d’une nature intacte, mais celui d’un milieu recomposé, recouvert, peut-être réparé, peut-être re-chimisé. | |
Mind Your Throats Please | 2’18 | Please Do Not Hurt My Hairs | indéterminée | Pièce activable par le livret-partition. Voix, gorge, souffle, cheveux, peau, peur enfantine, corps irradiable, lectures, mix des vinyles, gestes instrumentaux possibles. Ce morceau sera moins une piste fixée qu’un protocole d’activation. | |
Une recherche en cours
Atom Hearth Mother est une recherche sur l’atome comme foyer. Foyer d’énergie, foyer de récits, foyer de contamination possible, foyer domestique, foyer politique, foyer imaginaire. Une manière de revenir vers les territoires nucléaires sans les réduire à leur danger, mais sans les pacifier non plus. Une tentative pour faire apparaître ce qui travaille sous les paysages, dans les archives, dans les corps, dans les sons faibles, dans les signes mal stabilisés d’une culture du risque.
Le projet est lauréat d’une bourse de recherche ADAGP 2026. Il se développera sur neuf mois comme un chantier mobile fait de rencontres, de repérages, de lectures, de prises de son, d’images, de cartographies, de dérushages et de compositions. Ce qui en sortira n’est pas encore entièrement fixé. C’est peut-être la condition même de cette recherche. Entrer dans un territoire irradié de signes demande de ne pas savoir trop vite ce que l’on vient y trouver.

Commentaires