
Gallery Of Disquiet
Mon atelier ne tient pas dans une seule signature. Entre arts plastiques, musique, écriture, édition et recherche, d’autres figures apparaissent, avec leurs gestes, leurs méthodes et leurs œuvres. Viktor N0, Zoràn Nadir, Winston Drop ne sont pas des masques : ils ouvrent des protocoles divergents, déplacent les régimes de production et travaillent les zones que mon identité d’artiste ne peut pas toujours habiter seule.
Hétéronymes
Mon atelier ne tient pas dans une seule signature.
Depuis plusieurs années, certaines œuvres, certains dessins, textes, objets, partitions ou projets résistent à leur attribution immédiate. Les signer « Frédéric Mathevet » reviendrait parfois à les réinscrire trop vite dans un ensemble d’attentes liées à mon activité de plasticien, de compositeur ou d’artiste-chercheur. D’autres noms sont alors apparus.
Viktor N0, Zoràn Nadir, Winston Drop, et plus récemment René Faure.
Ces figures ne sont pas nées d’un projet littéraire préalable. Elles sont apparues dans le travail lui-même, au contact des matériaux, des images, des sons, des textes et des situations. Elles correspondent à des préoccupations, à des régimes d’attention et à des manières de faire qui ne trouvent pas toujours leur place sous une identité artistique unique.
J’utilise encore le terme d’hétéronyme faute de mieux. Il ne s’agit pourtant pas exactement de personnages, de doubles ou de masques. Chacun possède une certaine autonomie, une histoire, parfois même une voix propre. Mais leur fonction première n’est pas de produire une fiction biographique. Ils offrent surtout à certaines œuvres les conditions de leur apparition.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui parle, mais quel nom peut porter une œuvre pour qu’elle existe sans être aussitôt expliquée par le script principal.
Cette distinction engage directement l’économie de l’art. Exposer, publier, vendre, archiver, documenter ou transmettre une œuvre suppose presque toujours une attribution stable. Un nom doit apparaître sur le cartel, dans le catalogue, sur la couverture d’un livre ou dans une base de données. Les hétéronymes permettent d’interroger cette exigence sans l’ignorer. Ils n’abolissent pas la signature. Ils en déplacent les usages.
Cette pratique s’inscrit dans une réflexion plus large sur la plasticité. Penser la sémiotique à l’aune de la plasticité consiste à considérer les signes comme des réalités vivantes, mutables et enchâssées dans des milieux. Les identités qui les portent deviennent elles-mêmes des constructions instables. Le sujet n’est plus nécessairement l’origine des signes. Il apparaît aussi comme l’un de leurs effets.
L’identité cesse alors d’être un bloc homogène. Elle se forme par coordinations provisoires entre des gestes, des matériaux, des récits, des habitudes, des techniques et des situations. Certaines de ces coordinations se stabilisent durablement. D’autres demeurent fragiles, inachevées ou circonstancielles.
Les hétéronymes habitent cette zone.
Ils ne constituent pas une galerie de personnages fictifs, mais un atelier élargi, traversé par des pratiques qui coexistent, se contaminent, se croisent et parfois disparaissent. Certaines figures se développent pendant des années. D’autres restent à l’état d’esquisse. D’autres encore ne verront peut-être jamais le jour.
Toutes appartiennent à The Gallery of Disquiet, galerie située au point Nemo. Celle-ci n’est pas seulement une institution imaginaire. Elle constitue un espace critique, poétique et économique où différentes manières de signer, d’attribuer et de faire exister les œuvres peuvent cohabiter.
Les pages qui suivent présentent quelques-unes de ces figures. Elles ne forment pas un système clos. Elles sont les manifestations visibles d’une question plus profonde, qui traverse aujourd’hui l’ensemble de mon travail : qu’est-ce qu’une œuvre, lorsqu’elle ne peut plus être séparée des conditions de signature, d’attribution, de reconnaissance et d’économie qui la font apparaître ? Et comment faire œuvre sans simplement reconduire les scripts de la recherche en art et de l’économie capitaliste de l’art ?



