• Frédéric Mathevet

Chant d’un dépossédé (IV)

Galerie Huit Arles_résidence Août 2020

« Je vis avec un squelette » pourrait être l’incantation que je ne cesse de me répéter. J’ai une écoute péripatétique qui se fait aussi bien avec les yeux, mais aussi avec chaque articulation, qui n’oublie jamais de craquer, avec chaque cartilage qui préserve chaque os qui soutient chaque muscle tendu dans un phonotope perverti en sonosphère.


Je pratique une esthétique péripatétique (non égotique) et ostéopathique.


Mon squelette fait des trouées ostéopathiques ascoltando du phonotope, ou sectionne, à l’ostéotome certainement, la sonosphère comme la bande d’enregistrement du réel.

À la manière du langage, la sonosphère est indissociable de notre corps, elle est en nous comme un hôte, dans le double sens du terme : « celui qui offre l’hospitalité » et « celui qui la reçoit ». La sonosphère nous occupe, virale, autant qu’elle nous protège. Elle est la partie d’une construction sensible pharmakon : le poison et le remède intriqués. L’ostéotomie, alors, consiste à révéler et opérer des relations à l’intérieur de cette bande d’enregistrement du réel même : couper, indexer, refaire le montage de notre sonosphère auto-immune, mettre en panique sémiotique ses stabilités. Bref, « remettre de l’air dans l’atmosphère ».




Parce que le capitalisme est sorcier. Il envoûte, il ensorcelle. (Stengers, Pignarre)

Et cet ensorcellement n’est pas seulement un ensorcellement de la pensée, mais une possession du corps. C’est le rythme global en fonction d’une certaine volonté productive — contre laquelle il n’y a soi-disant pas d’alternative — alternant production et loisir événementiel qui possède nos corps de « petites mains » affairées au mépris de notre idiorythmie (notre rythme singulier). Ce sont aussi les postures de nos squelettes qui sont calibrés et formatés par les « modulors » raisonnés par souci d’efficacité productiviste, ingénieusement préparés pour chaque poste que l’on peut occuper. Et avec eux c’est le phonotope à l’état sauvage pour ainsi dire, qui se fait hacker dans de bonnes figures supportables et envoutantes, lisses et douillettes dans lesquelles on se reconnaît (d’abord comme signes de reconnaissance d’appartenance, puis comme digestion identitaire). Il y a intercapture entre l’écoute de nos mondes et ce que l’on nous vend comme identité à habiter.


Je tente de repousser cet envoûtement. Je m’arrange pour porter des vêtements trop longs ou trop courts.

Ce texte et tout ce qui l’entoure sont alors une anamnèse. Le récit, entre autres, par lequel les symptômes de la possession, de l’ensorcellement, sont rendus au sensible. Le corps ensorcelé fait remonter à la surface des muscles, des nerfs et des expressions faciales la mémoire de l’envoûtement qui prend corps, à nouveau, comme cela arrive. Un présent comme il tombe. Un présent d’affects et de percepts, débarrassé de toutes approches raisonnées et réfléchies (on sent ici l’influence surréaliste), qui témoignent des symptômes et qui cristallisent la possession. Ainsi, ce texte et tout ce qui l’entoure sont une surface sensible recto verso. À la surface de l’interface-page émerge la possession intérieure dans une pure présence d’affects et de percepts. Et « Je vis avec un squelette » ou « je n’oublie pas que je vis avec un squelette » est la condition pour débarrasser cette anamnèse de tout procédé narratif qui entraînerait le désenvoûtement vers le conceptuel ou le symbolique. La condition sine qua non d’une musicalité les pieds sur terre.

Je suis certainement ce chanteur de blues « indus », décrit par Genesis P-Orridge.

Je chante à la fois tourné vers l’intériorité de ma condition d’esclave et je regarde dans le même moment la maison victorienne qui contrôle ma vie. Ce chant veut se déposséder du capitalisme qui s’inocule dans le sonore et musical, se désenvoûter des postures qu’il impose, s’opposer au formatage utilitariste de la musique au sein de la société marchande productiviste, dénoncer l’économie des produits culturels à laquelle s’associe sournoisement une économie des corps.

Les sons (attrapés et entendus), les images (fixes ou en mouvement), les objets récoltés comme ce texte sont le squelette avec lequel je me souviens vivre et à partir duquel se fabrique des machines de libération. Envisagés comme prélèvements et comme témoignages, ils font du moment de la composition musicale ou de la performance un moment de possibles apparitions de nouvelles « lignes de fuite ». Dans la redistribution des signes que propose l’anamnèse de ce texte — ramenant à la mémoire par tête de lecture interposée — il y à lutte.

Lutte contre les machines d’assujettissement sémiotiques du pouvoir.

J’espère rendre « habitables » les territoires existentiels auxquels je me heurte à présent, ouvrir des perspectives nouvelles, de nouveaux horizons à cheminer, les pieds sur terre.

Frédéric Mathevet, Arles 2020

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