Zoràn Nadir

Zoràn Nadir (attribué)
Photographie contemporaine.
Document circulant dans plusieurs archives sans source vérifiable.
On ignore presque tout de Zoràn Nadir. Le nom désigne un couple de poètes dont l’identité demeure incertaine. Les rares indices laissés dans leurs textes évoquent l’Europe de l’Est, les Balkans, les Carpates ou quelque géographie déplacée, mais rien ne permet de stabiliser une origine.
Leur mot d’ordre est simple :
Langage, dégage !
Il ne s’agit pas d’un refus de la poésie, ni d’un goût pour l’illisible. Zoràn Nadir travaille plutôt le moment où le langage cesse d’écrire, là où les phrases ne parviennent plus à soutenir les récits, les identités et les automatismes qu’elles transportent. Quelque chose apparaît alors, non pas hors de la langue, mais dans sa défaillance même : une plasticité du signe, des voix et des corps.
Leurs textes procèdent par prélèvements, coupes, montages, contaminations et réécritures. Le psautier croise le roman sentimental. Le reportage rencontre la guerre. Les slogans, les archives, les récits amoureux, les mauvaises traductions, les phrases administratives et les matières du corps s’y mélangent jusqu’à perdre leur assurance. La langue ne disparaît pas. Elle se défait, bute, répète, s’appauvrit ou se surcharge.
Cette recherche est proche du point de sous-développement que Deleuze et Guattari décrivent à propos de Kafka : faire bégayer une langue majeure, la pousser vers une zone pauvre, mineure, tendue, où elle ne fonctionne plus comme instrument de maîtrise. Chez Zoràn Nadir, cette pauvreté n’est pas un manque. Elle devient une méthode pour laisser apparaître ce que les langues recouvrent lorsqu’elles parlent trop bien.
Les poèmes ne cherchent donc pas à exprimer une subjectivité stable. Ils mettent la langue dans des situations où l’on ne sait plus très bien qui parle, ni depuis quel corps, ni dans quel récit. Des idiots, des otages, des amoureux, des enfants, des survivants ou des narrateurs sans qualités particulières traversent ces textes. Ce ne sont pas toujours des personnages. Ce sont des positions fragiles dans la langue, des façons d’habiter sa défaillance.
L’œuvre de Zoràn Nadir se développe à la frontière de la poésie écrite, de la poésie sonore et de la poésie visuelle. Les recueils Dépossessions, COSMOS et les textes plus récents composent une archive instable où la langue est moins célébrée que mise à l’épreuve.
Langage, dégage ! signifie alors : laisse passer autre chose que toi.
Visual poem : Icare, 2010. cyanotype, daté et signé (tirage unique). 12 X 22 cm.

Malampia
L’après-midi était déjà bien avancée lorsque du sable et des scorpions emplis d’amertume me poussaient toute seule au fond de mon lit. Pour aboutir à ce succès, l’écoulement d’une pile de moteur d’une précision chirurgicale fut nécessaire. Durant ma crise, le spectacle le plus distrayant m’était donné par le monde politique dans sa remise en question du consensus libre-échangiste. Et l’Europe dans tout ça ? À moins de prendre la route du nord…
Il paraît qu’au nord c’est carrément davantage. Il y a même la neige.
Six moi pour l’écrire, et je suis perdue dans la contemplation de mon assiette. Il faut dire que je ne suis pas du soir. Pour les opposants trop blonds, trop pâles, trop fiévreux, la propagande est le phare des talk-shows d’un public captif.
Mon père est cadre dans le nucléaire. Pas Mozart, mais presque. Il laisse libre cours, avec humour et talent, à son mépris du régime. Moi je suis perdue dans un bon mètre quatre-vingt de paix dans le monde, ouverte à toute la France. J’essayais d’écrire, mais je n’arrivais même pas. Pas la peine de ridiculiser le réchauffement climatique, fierté de mes parents. Avec une pointe de regret, ou plutôt la nuit, je m’accrochais à eux comme un camion. « À croire qu’elle n’a que l’instant d’après pour parler souvent. » Disait ma mère. Je sentais bien qu’il existe des déclarations à l’emporte-pièce où tout le monde parle en même temps.
On attendait papa.
extract from L'autre saison.
Mentholé,
Délivré,
mélanomes anathèmes mutationnels.
Ammoniac matutinal, aliéné
néanmoins antidote, alimenté d’athénée étiolé.
Méthadone automatique
adulée,
leucémie dalmatienne
clouée, semblable à la mort.
Louange feuilletée,
théomanie,
thanatoïde,
marathon immolé,
mutilé,
émoluments leucémiques,
émulation.
Entre-temps, tête de viande à médité et antidate, les mélamines de mélanomes.
(...)
Extrait de Cosmos (ca 2023)